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Culture & Société >> Arts Visuels
L'histoire d'un passionné d'art, clairvoyant pour l'œuvre d'un artiste oublié
Philippe Briet (1959-1997) était un galeriste et éditeur français qui se passionna pour l'œuvre de Beauford Delaney. Son frère Sylvain partage encore cette passion aujourd'hui. Sylvain Briet a gentiment accepté de me parler du travail que Philippe et lui entreprirent de la fin des années 80 jusqu'au milieu des années 90 pour sortir l'œuvre de Beauford (l'artiste préférait se faire appeler par son prénom) de l'obscurité et la promouvoir.
Les Amis de Beauford Delaney | Monique Y. Wells, traduit par Sylvain Briet
La passion pour l'art de Philippe Briet est née en 1977 alors qu'il était lycéen à Caen, en Normandie. Désireux de sensibiliser ses camarades à l'art moderne et contemporain, il a organisé plusieurs expositions d'œuvres de grands artistes dans son lycée. Parmi ceux-ci figurent Marc Chagall, Sonia Delaunay, Javier Vilató, Jean-Michel Folon, et Jeffrey Wasserman. En 1978, il se lia d'amitié avec Sonia Delaunay à Paris, qui créa généreusement  l'affiche d'une de ses expositions.  

Durant cette même période, Philippe a également rencontré de nombreux artistes de la génération art moderne, dont Salvador Dalí (à sa maison de Cadaquès), Marc Chagall (grâce à son ami, l'historien René Huyghe - Académicien français et ancien directeur du Musée du Louvre), Vieira da Silva, et André Masson. En 1979, le célèbre sculpteur Arman lui a présenté Andy Warhol à New York, qui reçu Philippe à la Factory.

À l'âge de 22 ans, Philippe était responsable du programme d'art contemporain de la Ville de Caen. Il a aussi organisé Rencontres, une exposition itinérante d'art français contemporain en Afrique pour le Ministère français des Affaires Étrangères. Parmi les exposants figuraient Jean Hélion, Jean-Paul Riopelle, Gérard Fromanger, Roberto Matta, et Pierre Alechinsky. Quand il partit vivre à New York à la fin 1985, son premier objectif fut de rencontrer le peintre Jean-Michel Basquiat, dont le travail l'avait impressionné lors d'un récent salon de la FIAC à Paris. Philippe se lia d'amitié avec le peintre et cela jusqu'à sa mort prématurée: il était avec Basquiat à Abidjan, en Afrique, pour installer son exposition de 1986 au Centre Culturel Français, l'a observé peindre à de multiples reprises dans son atelier, et l'a même aidé à préparer des fonds pour certains tableaux. Il fit découvrir l'œuvre de Joaquín Torrès-Garcia et de Saul Steinberg à Basquiat, et même Tintin, le célèbre personnage de bande dessinée créé par Hergé.  

En Octobre 1987, Philippe a ouvert la Philippe Briet Gallery dans SoHo, à Manhattan, avec l'exposition Torrès-García: New York 1920-1922. Un dimanche d'avril 1988, il choisit d'emmener Sylvain et quelques amis au Studio Museum de Harlem, mais fut surpris de le trouver fermé. La librairie du musée était cependant ouverte, et à l'intérieur, l'attention de Philippe fut attirée par une haute pile de livres à la couleur orange où figurait la photo en noir et blanc d'un homme dont il n'avait jamais vu le visage auparavant. Il s'agissait d'une pile de catalogues de la rétrospective des œuvres de Beauford Delaney au Studio Museum in Harlem, organisée par Richard A. Long en 1978. Beauford était sur la couverture. Les catalogues étaient soldés 1,00 $.  

Sylvain se rappelle que Philippe a tout de suite été fasciné par la profondeur de l'expression de Beauford Delaney sur la photographie de couverture, et les images des œuvres qu'il découvrait dans ce catalogue. Sentant l'importance du moment, il a acheté un exemplaire à chacun de ses amis. Il a plus tard contacté Mary Schmidt Campbell, Commissaire aux affaires culturelles de New York City et ancien directeur exécutif du Studio Museum, pour apprendre davantage sur ce peintre étonnant, et a découvert que Beauford était décédé. Campbell allait introduire Philippe à plusieurs personnes qui connurent personnellement Beauford, dont Solange du Closel, Richard A. Long, et Al Hirschfeld. Captivé et passionné par l'œuvre du peintre, Philippe a remué ciel et terre pour organiser et présenter la première exposition Beauford Delaney depuis 1978. Intitulée Beauford Delaney [1901-1979]: From Tennessee to Paris, cette exposition a été présentée en Novembre 1988. Elle comprenait environ une dizaine d'œuvres des périodes new yorkaises et parisiennes, dont un portrait de Solange du Closel et une peinture magnifique de Washington Square à New York.  

Selon Sylvain, Philippe sentait que les gens qui connaissaient Beauford étaient beaucoup plus captivés par la personnalité du peintre qu'ils ne l'étaient par son art. Philippe s'est embarqué dans une sorte de chasse au trésor, découvrant des peintures chez des gens qui les avaient achetées il y a longtemps, et ne réalisant pas leur valeur artistique, les entreposaient dans leurs sous-sols ou des placards. Il en a récupéré souvent qui étaient dans des conditions précaires, les achetait toujours un prix correct, puis les faisait restaurer. Sa mission était d'acquérir des œuvres de Beauford pour les exposer, mais pas de les vendre, et de convaincre les musées et la presse artistique de l'importance de ces œuvres.  

Sylvain a rejoint son frère à New York. Ensemble ils ont poursuivi les activités d'une  galerie nouvelle dans Soho, qui ouvrit sur Broadway en Octobre 1989 avec Don't You Know By Now, une exposition conçue par le musicien de jazz Ornette Coleman. Philippe et Sylvain allaient présenter deux rétrospectives du travail de Beauford: Beauford Delaney: A Retrospective [Fifty Years of Light] (1991) et Beauford Delaney: The New York Years [1929-1953] (1994). Quarante-sept peintures étaient rassemblées pour cette dernière, ce qui était un exploit remarquable compte tenu qu'il s'agissait uniquement d'œuvres créées entre 1929 et 1953. La plupart d'entre elles étaient montrées pour la première fois depuis plus de cinquante ans.  

Aucune des œuvres présentées à ces expositions n'étaient à vendre. Elles ont attiré l'attention des principaux journaux et magazines (The New York Times, The New Yorker, Village Voice, Art in America, New York Magazine, Amsterdam Nouvelles, Arts Magazine ...), les critiques d'art notant la qualité des œuvres, et se posant aussi la question: "Pourquoi Beauford Delaney a-t-il disparu de l'histoire de l'art américain?" Peu de temps après cette exposition, les frères Briet ont fermé la galerie, s'orientant vers la publication de livres d'art.  

En 1995, Philippe Briet a collaboré avec le poète américain Cid Corman, qu'il avait rencontré au Japon, et le commissaire d'exposition et éditeur Richard Milazzo, pour créer un livre de poésie dédié à Beauford. Cid Corman avait rencontré Beauford Delaney en 1954, et écrivit ses premiers poèmes inspirés par le peintre à cette période. Le livre s'appelle Tributary (Edgewise Press, 1999) et contient cinquante poèmes et cinq reproductions en couleurs de tableaux de Beauford.  

Durant la période où il collaborait avec Corman et Milazzo, Philippe a écrit un essai  concernant Beauford qu'il n'eut pas l'occasion de peaufiner. Il a finalement été publié dans le catalogue de la rétrospective Philippe Briet: Art. Art. Art., organisée en 2007 par Sylvain pour la Région Basse-Normandie, en l'honneur du 10ème anniversaire de la mort de son frère, et présentée à l'Abbaye-aux-Dames à Caen, France.  

Depuis 2002, Sylvain Briet a suivi l'évolution du statut de la tombe de Beauford Delaney. Il continue d'espérer que les restes mortels de Beauford pourront un jour être transférés au Cimetière du Montparnasse, l'endroit le plus proche du quartier où le peintre vécut principalement à Paris, et où James Baldwin voulait voir son ami enterré. Il suit l'action entreprise par Les Amis de Beauford Delaney concernant la pose d'une plaque permanente sur la tombe du peintre au Cimetière Parisien de Thiais.
 
Bibliographie et Liens :
http://lesamisdebeauforddelaney.blogspot.com
 
© 1953 Carl van Vechten    
Beauford Delaney © 1953 Carl van Vechten 


© Sylvain Briet
Philippe Briet (à droite) et Richard Long à l’exposition de 1991
© Sylvain Briet 





Intérieur de la carte d’invitation de l’exposition de 1988.
Avec la permission de Sylvain Briet


 
La vie de Beauford Delaney à Paris 
Beauford Delaney (1901-1979) était non seulement un artiste accompli mais aussi un homme humble et chaleureux. Il a voyagé de New-York à Paris en août 1953, désirant rejoindre son ami James Baldwin et passer ensuite par Rome pour visiter son ami Richard Gibson. Il n’ira jamais à Rome et ne retournera pas vivre aux Etats-Unis. Il s’est installé dans le quartier de Montparnasse, et à l’exception de quelques années passées dans la banlieue de Clamart, il considérait le quartier de Montparnasse comme étant sa maison. Bien que Delaney ait délibérément évité le style expressionniste abstrait, qui était alors en vogue à New-York tandis qu’il y habitait, il a fini par embrasser inconditionnellement ce style une fois arrivé à Paris. Il n’a jamais abandonné le portrait, mais il a finalement délaissé la peinture figurative en faveur de la brillante et lumineuse abstraction. Son combat contre la maladie mentale a finalement écrasé sa nature douce et son talent. Beauford Delaney mourut à l’hôpital psychiatrique de sainte Anne, le 26 mars 1979.


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